Les règles pour faire du filament recyclé
Des broyeurs et des extrudeuses de table sont devenus abordables. L’idée est simple : le carton de ratés redevient une bobine, à la maison. Ça marche, à une condition. La qualité ne vient presque pas de la machine. Elle vient de ce que vous mettez dedans. Un broyat mal trié ne donne pas un filament médiocre : il donne un filament inutilisable, et il peut abîmer la vis d’extrusion.
Cinq règles.
Elles ne se négocient pas.
Au début, elles vont toutes contre l’intuition.
Une seule matière. Jamais de mélange.
Le PLA s’imprime et se refond vers 190–220 °C. Le PETG, vers 230–250 °C. Dans le même lot : à la température du PETG, le PLA se dégrade ; à celle du PLA, le PETG ne coule pas. Le brin sort hétérogène, le diamètre oscille, la buse se bouche.
Ce n’est pas une affaire de proportions. Une seule toute petite pièce de la mauvaise famille suffit à condamner la bobine.
À écarter aussi :
- colle, peinture, vernis, résine, insert métallique
- le bas des tours de purge — presque toujours chargé d’adhésif de plateau : cassez et jetez la base avant de broyer
- les composites (fibre de carbone, fibre de verre) : la charge est abrasive, elle use la vis et interdit une valorisation propre
- le TPU mélangé à un rigide : deux rhéologies incompatibles
Les couleurs se mélangent. Un lot multicolore donne un filament boueux, pas un dégradé maîtrisé. Triez aussi par teinte si vous voulez un brin utilisable pour sa couleur, surtout pour si vous voulez du claire.
Sec. Vraiment sec.
PLA et PETG sont hygroscopiques : ils prennent l’eau de l’air. En zone chaude, cette eau ne « sèche » pas. Elle flash en vapeur et, pour les polyesters, elle coupe les chaînes du polymère (hydrolyse). Résultat : bulles, diamètre instable, pièce fragile. Au-delà d’environ 50–55 °C, une bobine PLA peut se souder sur elle-même. Contrôlez la température réelle, pas l’affichage.
Un carton de ratés oublié six mois dans un atelier humide n'est pas forcément perdu mais nécessite une opération supplémentaire : un bon séchage. Voir un lavage si vos déchets plastiques ont pris la poussière.
En pratique :
- un bac hermétique par matière, avec dessiccant
- mise en bac le jour même, pas le vendredi soir
- séchage systématique du broyat **et** du granulé avant extrusion
Repères de séchage (départ, à ajuster selon le four et l’humidité du lot) :
Matière | Température | Durée typique |
|---|---|---|
PLA | 45–50 °C | 4–6 h |
PETG | 45–50 °C | 6–8 h |
ABS/ASA | 65–80 °C | 2–4 h |
Au-delà d’environ 50–55 °C, une bobine PLA peut se souder sur elle-même. Contrôlez la température réelle, pas l’affichage.
Rien qui ait pris le soleil.
Règle oubliée, et mesurable. Janutėnienė et al. (*Polymers*, 2024) ont exposé des éprouvettes imprimées en PLA, PETG et ABS jusqu’à **40 heures** en enceinte UV (irradiance 1,65 W/m², soit 66 Wh/m²) :
Écartez tout ce qui a vécu dehors, au soleil, ou qui craque entre les doigts.
- PLA et PETG : **−17 %** de résistance en traction
- ABS : environ **−5 %**
- la plasticité (allongement) recule aussi sous UV
Ce n’est pas « quelques jours sur un rebord de fenêtre en Suisse ». C’est un protocole de laboratoire. En usage réel, le soleil, la chaleur et l’humidité s’additionnent. Une pièce jaunie, farineuse ou devenue cassante est déjà fatiguée **avant** le broyeur. Vous ne recyclez plus du PLA : vous recyclez du PLA usé, puis vous lui ajoutez un cycle thermique.
Une seule boucle.
Chaque passage à l’état fondu coûte de la longueur de chaîne. La même étude a comparé matière neuve et matière après un seul recyclage, puis réimpression :
Matière | Résistance en traction | Résistance à l'impact (Charpy) |
|---|---|---|
PLA | −28 % (50,3 → 36,3 MPa) | −6 % |
PETG | −17 % (52,1 → 43,4 MPa) | −58 % |
ABS | −5 % | −54 % |
L’allongement des pièces réimprimées recule aussi (ordre de grandeur publié : 16–45 % selon la matière).
Regardez surtout l’impact : PETG et ABS perdent plus de la moitié de leur tenue aux chocs dès le premier cycle. La pièce a le même aspect. Elle casse beaucoup plus tôt.
D’autres travaux montrent que le résultat dépend du process (séchage, filtration, nombre de fusions). Ce n’est pas une loi universelle. La règle prudente pour un atelier amateur reste la même : on ne recycle pas du recyclé. Une boucle par matière. Le filament produit va aux usages qui le méritent — prototypes, gabarits, maquettes, pièces décoratives. Pas à une pièce de charge ni à une pièce qui doit encaisser un choc.
Règle : On ne recycle pas un filament "recyclé".
Coupez avec du granulé neuf.
Un broyat pur a des fragments de tailles et de densités apparentes différentes. Le hoppeur affame ou s’engorge, le débit oscille, le diamètre aussi. Or le diamètre, c’est ce qui décide si la pièce s’imprime.Un granulé d’origine inconnue annule le seul intérêt du tri : savoir ce que vous extrudez.
Le filament du commerce vise souvent ±0,02 mm. En desktop sur recyclé, ±0,05 mm est déjà un bon résultat — et seulement si l’alimentation est stable.
La recette qui marche le plus souvent : environ 50 % de broyat (grand grand max), 50 % de granulé neuf de la même famille, composition connue. Certains ateliers descendent à 25–30 % de recyclé tant que le process n’est pas maîtrisé. Vous perdez une partie du « tout recyclé ». Vous gagnez un brin imprimable.
Tamisez les fines (poussière de broyage) : elles entraînent de l’air et fondent mal.
Sécurité : ce que les démos passent sous silence !
Broyer et extruder du plastique n’est pas un loisir de salon.
COV et particules ultrafines. L’extrusion de filament, comme l’impression FDM, relâche des composés organiques volatils et des particules très fines. Le NIOSH a mesuré ces émissions aussi sur le broyage de déchets PLA/ABS et sur la fabrication de filament, pas seulement sur l’imprimante. Il faut une extraction localisée à la sortie de filière — bras d’aspiration, rejet extérieur ou filtration adaptée (particules + charbon pour les gaz). Un purificateur d’ambiance ou un climatiseur brassent. Ils ne captent pas à la source. L’ABS et l’ASA sont les plus concernés (styrène notamment).
Poussière combustible. La poussière de plastique broyé se met en suspension. Nettoyage humide seulement — chiffon, serpillière. Pas d’air comprimé sans masque FFP2.
Machine en marche = présence. Surtout le broyeur. Lunettes et protection auditive pendant le broyage. Cheveux attachés, rien de flottant. Débourrage et nettoyage : machine coupée et débranchée, fiche visible depuis le poste.